Recherche clinique et approche nouvelles

Dr. Martine J. Piccart-Gebhart, Chef du Service de Médecine – Institut Jules Bordet
  • Le Cancer du sein est et restera longtemps encore un problème de santé publique préoccupant : hier il concernait une femme sur 12, aujour-d’hui on parle d’une femme sur 8. Chaque année, il affecte un million de femmes dans le monde et est responsable du décès de 400.000 d’entre elles. Son taux de mortalité reste stable ou diminue dans les pays occidentaux socioéconomiquement favorisés : compte tenu de l’incidence sans cesse croissante, ceci est un signe encouragent, interprété comme le résultat de progrès thérapeutiques significatifs.
  • Une prise en charge de qualité de cette maladie repose sur une approche pluridisciplinaire intégrée conduisant à un diagnostic rapide et sûr, et au choix de traitements adéquats : on entend par là l’absence de « sous »traitement et de « sur »traitement que ce soit au niveau chirurgical (exérèse de la tumeur, voire de toute la glande mammaire et du ou des ganglions de drainage), radiothérapique (administration locorégionale de rayons pour éradiquer une éventuelle maladie microscopique résiduelle) ou médical (prescription de médicaments susceptibles d’empêcher une rechute de la mala-die). Cette prise en charge implique aussi un support psychologique et un suivi médical attentif « à vie » visant, notamment, à prévenir ou atténuer les effets secondaires des traitements et à détecter les éventuelles récidives.
  • Parmi les facteurs qui influencent la qualité dessoins prodigués pour un cancer du sein, la participation à des études cliniques joue un rôle fonda-mental. C’est la recherche clinique, en effet, qui permet un accès rapide à de nouveaux médicaments actifs, qui permet le transfert de découvertes importantes en laboratoire au lit du patient, qui garantit une pratique médicale optimale, qui définit les standards thérapeutiques et qui, le cas échéant, identifie les pratiques médicales inefficaces, voire nuisibles.
  • En matière de cancer du sein, c’est la recherche clinique qui a permis d’abandonner pour, un grand nombre de femmes, les traitements chirurgicaux mutilants et qui permettra peut-être d’envisager à l’avenir des traitements de radiothérapie beaucoup plus courts – peropératoires – dans des cas sélectionnés.
    Contrastant avec cette évolution vers un traitement locorégional de moins en moins agressif, les traitements médicaux de la maladie, en revanche, s’intensifient dans un effort de mieux éradiquer les « micrométastases » : il s’agit de foyers de cellules cancéreuses ayant migré au départ du sein et localisés à distance de celui-ci – par exemple dans le foie ou les os – non détectables au moment du diagnostic mais responsables de rechutes mortelles de la maladie dans les années qui suivent le traitement primaire.
  • La recherche clinique, réalisée grâce à une collaboration internationale performante, a permis d’identifier trois stratégies médicamenteuses « adjuvantes » (on entend par là administrées en complément à la chirurgie), susceptibles de détruire ces foyers micrométastatiques et donc d’augmenter les chances de guérison : il s’agit de l’hormo-nothérapie dite « adjuvante » pour les cancers du sein hormonodépendants, de la chimiothérapie dite « adjuvante », efficace surtout en cas de cancer du sein non hormonodépendant et, tout récemment, de l’Herceptine « adjuvante », un anticorps qui se révèle être une « arme » redoutablement efficace pour 15 à 20 % de cancers du sein riches en récepteurs « neu » (le médicament bloque le récepteur qui n’est autre qu’un interrupteur accélérant la croissance tumorale).
    Les bénéfices thérapeutiques associés à ces médicaments de plus en plus performants mais aussi de plus en plus coûteux pour la société, sont des bénéfices « globaux » qui concernent la population des femmes traitées : ils ne signifient pas que chaque individu exposé au médicament nouveauen bénéficie. À titre d’exemple, les nouveaux médicaments hormonaux, appelés inhibiteurs d’aro-matase qui diminuent de 20 à 40 % en moyenne le risque de récidive quand ils sont donnés à la place ou en séquence avec le tamoxifène, supplantent progressivement ce vieux médicament hormonal mais représentent un coût de 7 à 13 fois plus élevé que celui-ci.
  • Il devient donc primordial d’encourager la recherche dite de transfert – c’est-à-dire le recours à des technologies de laboratoire nouvelles et extrêmement performantes – qui fournissent une ”carte d’identité” génétique de chaque tumeur et qui devraient permettre aux cancérologues de de-main de mieux individualiser les traitements et aux sociétés futures de gérer les budgets de santé de manière plus efficace.
  • Il est extrêmement frustrant de constater à quelpoint la recherche clinique et la recherche de transfert se trouvent menacées à l’aube de cette révolution technologique et thérapeutique tant attendue. Les nouvelles législations Européennes en matière de recherche clinique, bien que mises en place dans un souci d’harmonisation des procédures de recherche des pays membres, représentent une réelle menace pour la recherche académique Européenne en raison des facteurs suivants : 1) augmentation dramatique du travail bureaucratique nécessaire à la mise en place et à l’activation d’une étude clinique 2) augmentation très importante des coûts des assurances requises pour la conduite des études cliniques avec absence d’homogénéisation des règlements d’un pays à l’autre rendant les efforts de coopération internationale particulièrement difficiles 3) barrières à la circulation fluide d’échantillons tumoraux ou sanguins qui sont autant d’entraves à une recherche de transfert efficace.
  • Seuls des hommes politiques de cœur motivés,sensibilisés au problème du cancer, peuvent lever ces barrières, alimenter et redynamiser une recherche Européenne en grande souffrance… et garantir ainsi au citoyen Européen de demain des soins de santé de la plus haute qualité.